Avenir des semi-conducteurs en Europe : les articles se multiplient

Alors que notre syndicat s’apprête à tenir une journée d’étude sur notre industrie, les articles se multiplient sur le retard européen, et sur les projets pour y remédier. Pour l’instant nous en sommes aux articles. Passer aux actes serait mieux. Mais plus difficile.

En 2013, la CGT tenait un débat à la Maison du Tourisme de Grenoble sur le thème « Quel avenir pour la micro-électronique en Europe ? »… Et ce n’était pas le premier ! En 1986 déjà les salarié.e.s arpentaient les rues de Grenoble aux cris de « Les puces Thomson, Laissez les vivre ! »… Une histoire longue qui avait commencé en 1955, retracée dans un livre « 50 ans de mémoire » publié en 2007 par les Comités d’Etablissement de ST Crolles et de Grenoble.

En 2007,  ST était le 4ème fabricant mondial de puces !

Mais 2007 c’est aussi le début d’une longue dégringolade. Car c’est l’année de l’arrêt de « L’Alliance » ST-Freescale-NXP, basée à Crolles, alliance qui permettait à l’Europe  d’être dans la course technologique. La CGT avait alors tiré la sonnette d’alarme. En vain.

En 2013 c’est la fin de ST Ericsson, l’alliance entre ST et Ericsson, deux groupes européens. Une autre catastrophe car signant le début de l’abandon des circuits technologiques les plus avancés, dans la téléphonie. Suivie de près, en 2016 par l’arrêt de ce qui restait du secteur numérique avancé de ST. Le Ministre de l’Economie de l’époque s’appelait Emmanuel Macron; malgré quelques velléités d’opposition il avait avalisé ce choix.

Dans la foulée, la R&D avancée en technologie a été abandonnée, les liens avec le CEA très affaiblis, et l’entreprise s’est recentrée sur des domaines moins gourmands en technologie de pointe et en investissements. Elle a retrouvé une rentabilité financière, mais « au passage », l’ambition d’une Europe des semi-conducteurs a capoté. D’autant que des choix similaires étaient faits en Allemagne.

Le redressement nécessaire aujourd’hui nécessite beaucoup plus de moyens que si la CGT (et quelques autres forces) avait été écoutée à ces diverses étapes. Des moyens et de la volonté politique, sachant que les entreprises qui subsistent (comme ST en France) sont plus préoccupées de recueillir des subventions pour leurs propres besoins (et les dividendes de leurs actionnaires et la rémunération de leur staff !) que de l’indépendance de l’Europe.


Ci dessous des extraits d’un article paru le 14 mars dans l’Express

https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/mathilde-aubry-les-semi-conducteurs-en-europe-chronique-d-une-dependance-annoncee_2146686.html

Alors que la demande en biens électroniques explose avec les différents confinements et la généralisation du télétravail, la principale matière première nécessaire à leur production, les semi-conducteurs, vient à manquer. Ces semi-conducteurs, dont on parle tant, ou circuits intégrés microélectroniques, puis nanoélectroniques permettent tout simplement de traiter l’information, la sauvegarder ou la transférer. Ils sont donc à la base même de la digitalisation de l’économie.

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L’industrie mondiale des semi-conducteurs rassemblant l’ensemble des entreprises engagées dans la conception ou la fabrication des circuits intégrés représentait, en 2020, un chiffre d’affaires de 439 milliards de dollars. Une industrie à forte croissance puisqu’elle ne pesait que 314 milliards de dollars en 2010. Les composants électroniques ou semi-conducteurs restent pourtant très mal connus du grand public. (…)

Les semi-conducteurs : or noir du XXIème siècle

Ainsi, l’économiste Harald Gruber a expliqué dès 1998 considérer les semi-conducteurs comme le pétrole du XXIème siècle. Depuis vingt ans, le marché s’est encore élargi grâce à l’exploration de nouveaux domaines d’application dans des secteurs clefs de la société contemporaine comme le médical ou l’environnement. (…)

Un marché très complexe

Si l’industrie microélectronique est à la fois un puissant moteur économique et le fondement d’une révolution sociétale, elle reste selon l’expert Jean-Philippe Dauvin structurellement fragile : « le monde des composants est mouvant, rien n’y est acquis que la fragilité ». Ce constat est justifié par deux caractéristiques majeures : la première concerne le produit en lui-même ; la seconde est liée au marché et à l’évolution des ventes. Les semi-conducteurs sont en effet des produits de haute technologie à durée de vie courte, car l’innovation tient une place centrale dans cette industrie. Les produits se substituent alors rapidement les uns aux autres et les acteurs du marché voient constamment apparaitre de nouvelles familles de produits et disparaitre les anciennes. Le marché est par ailleurs très cyclique et instable. Dès le début des années 1990, IC Insights, société d’études spécialisée dans le marché des semi-conducteurs, souligne l’alternance de périodes durant lesquelles les capacités de production des entreprises augmentent, les prix et les investissements baissent avec des périodes durant lesquelles ces variables évoluent dans le sens inverse.  (…)

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Un enjeu géopolitique fort

La concurrence dans le secteur est rude. Nombreuses sont les entreprises à n’avoir pas pu survivre. Certaines ont fait le choix, pour plus de flexibilité, de ne se concentrer que sur la recherche (les « fabless » (NDLR : entreprises sans usines de fabrication) comme Nvidia ou Broadcom, Qualcomm), ou uniquement sur la production, (les fonderies comme la taiwanaise TSMC). Pour des produits aussi stratégiques, la concurrence existe aussi à l’échelle des États. En effet, l’industrie électronique a toujours intéressé les États qui ont souvent choisi d’intervenir sur le marché par l’intermédiaire d’aides à la recherche ou d’entreprises nationales. Des investissements publics ont aussi favorisé le développement de l’électronique grand public au Japon dans les années 80, par exemple.

« Pour des produits aussi stratégiques, la concurrence existe aussi à l’échelle des Etats »

Aujourd’hui, si la plus grande entreprise de semi-conducteurs, Intel, est américaine, et cela depuis le début des années 90, avec 70 milliards de dollars de chiffre d’affaires, les occidentaux n’ont conservé que peu de capacité de production sur leurs territoires et dépendent grandement de pays tiers. En l’occurrence, le marché est dominé par Taiwan et la Corée du Sud qui à eux deux représentent près de 43% des capacités de production mondiales (données 2019, IC Insight). La capacité de production des États-Unis ne représente ainsi que 12,8%. Pire, la capacité de production des européens est inférieure à 6% de la capacité de production mondiale.

Si l’Europe veut limiter sa dépendance et accroitre ses capacités de production, un gros travail va devoir être fait pour augmenter les investissements dans le secteur. Cependant ce ne sera pas suffisant, elle devra aussi accéder aux matériaux de bases permettant la production de semi-conducteurs : les terres rares.

Une réaction bien tardive

Bien sûr, l’Union Européenne a réagi : « les financements de l’Alliance microélectronique présentée en décembre par 18 pays européens dont la France, sont importants : 20 à 30 milliards d’euros « pour commencer » avait expliqué le Commissaire européen à l’industrie Thierry Breton, et jusqu’à 20?% du plan de relance soit 145 milliards d’euros pour des puces de quatrième génération avec une finesse de gravure inédite (2-3 nm) ». Cependant la question est : pourquoi si tard ? En 2008 (il y a 13 ans !), le sénateur socialiste Claude Saunier publiait un rapport très documenté intitulé, « L’industrie de la microélectronique : reprendre l’offensive ». Ce rapport était annonciateur de ce que nous vivons actuellement. L’auteur s’inquiétait alors que l’Europe renonce à produire les composants et préfère se spécialiser dans la conception des circuits. Il estimait : « qu’une telle orientation conduirait à terme à la disparition de la microélectronique européenne et à la perte de compétitivité globale de pans entiers de l’économie. » Nous y sommes et la crise actuelle ne fait que le mettre en lumière. »

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